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Défendre une culture de la légalité

Pia Blandano dirige l'école Antonio Ugo à Palerme, qui réunit des enfants entre 3 et 14 ans, et œuvre au sein de Libera, une association dont le but est la lutte contre les mafia. Nicolas Bertrand a pu la rencontrer à Palerme.

Nicolas :Présentez nous l'association Libera.

Pia Blandano : Libera est présente dans différentes régions d'Italie et son but est la lutte contre les mafias. Elle s'implique dans la défense d' une culture de la légalité venant appuyer le travail de la police et de la magistrature. Elle a aussi une action préventive en proposant des projets éducatifs dans les écoles. Je suis responsable sur le plan national du secteur "école". Ces dernières années "Libera" s'est beaucoup développée car il y a une forte demande de la part des écoles mais aussi de la société pour défendre cette culture de la légalité. On constate toujours plus de petites criminalités mais aussi de déviance parmi les jeunes. Aussi, nous mettons en place toute une série de projets pour former les enseignants afin qu'ils travaillent ensuite avec les enfants.

Lorsque je suis allé pour la première fois dans l'école, j'ai été marqué par tous ces dessins réalisés par les enfants, où l'on voit écrit qu*'" il faut respecter la loi'", "lutter contre la mafia"...Comment travaillez-vous avec les enfants sur ce sujet ?

En effet, l'école est emplie de témoignages des jeunes, engagés pour la légalité et contre les mafia. Nous organisons des rencontres, des moments de réflexions dans les classes, avec des personnes significatives, comme par exemple Rita Borsellino, la soeur du juge Borsellino assassiné il y a 13 ans. Ceci afin de faire comprendre aux jeunes l'importance de respecter les règles, d'améliorer l'environnement dans lequel ils vivent, et donc de combattre aussi la mafia. Nous organisons des projets spécifiques, comme en ce moment où nous invitons les élèves à réfléchir sur la confiscation des biens (maisons, terrains...) aux mafieux : comment récupérer ces biens, pour les transformer en lieux utiles pour la société. C'est très important de mettre les jeunes directement au contact du phénomène de la mafia afin qu'ils comprennent que la mafia, en prenant le travail, les biens des gens, s'enrichit à leur dépens.

A l'heure actuelle, où en est ce mouvement qui oeuvre dans la récupération des biens de la mafia ?

Cela fait dix ans que ces biens sont donnés aux associations qui, lorsqu'il s'agit de maisons, les transforment  en centre de loisirs pour les mineurs ou d'accueil pour les enfants démunis, les personnes âgées. Ces biens sont donc destinés à un usage social, qui permet d'améliorer les conditions de vie des populations les plus fragiles de la société. D'autre part, il y a beaucoup de terrains agricoles, surtout ici en Sicile : on y forme des coopératives constituées de jeunes locaux qui ont recommencé à les cultiver et à produire. Tous ces produits permettent la fabrication de l'huile, des pâtes, des confitures, des conserves de tomates ; ils sortent avec une étiquette où figurent le nom de l'association "Libera" et la provenance de ces produits issus des terrains confisqués à la mafia. Nous organisons plusieurs rencontres lors desquelles ces produits sont cuisinés pour de grands repas "de la légalité". Pourtant, nous sommes préoccupés. Le gouvernement italien veut proposer une modification de la loi qui permet d'utiliser ces biens par les associations, qui ne pourraient plus alors travailler sur ces biens confisqués. La mafia serait de nouveau favorisée car elle se réapproprierait, d'une certaine manière, ses biens. Selon Giovanni Falcone, deux choses préoccupent la mafia : la richesse - lui enlever sa richesse lui retire du pouvoir, donc l'affaiblit - et la prison : un régime d'emprisonnement sévère affaiblit beaucoup la mafia.

Tu disais que les enfants ne sont pas directement touchés par la mafia, mais qu'en grandissant ils le sont de plus en plus. Comment as-tu ressenti et vécu nos ateliers de théâtre avec les enfants de Palerme ?

Les enfants sont touchés par la mafia. Par exemple dans notre école, nous avons des enfants qui proviennent de familles mafieuses et dont les parents sont en prison. Nous devons poursuivre nos projets et faire rencontrer ces jeunes avec les magistrats, les forces de l'ordre. Nous devons leur donner une image d'un Etat, d'une institution qui s'occupe d'eux, qui les prend en charge, les suit et leur offre aussi une alternative pour ne pas entrer dans le système mafieux. Bien sûr la majorité des jeunes vivent dans une réalité où la mafia est présente sur le territoire mais où ils ne sont pas directement concernés. Auprès d'eux, nos projets servent à leur transmettre une culture et développer leur sens critique afin qu'ils sachent évaluer ce qui leur est proposé, qu'ils puissent faire leur propre choix lorsqu'ils seront plus grands.


Une autre chose très importante pour nous est de garder les jeunes à l'école. Il y a en Sicile un phénomène important d'abandon scolaire, avec le risque d'entrer dans les groupes de la micro criminalité ou de la criminalité. Abandonnant l'école, ils vivent dans la rue où ils peuvent être engagés par les bandes et se retrouvent ainsi  dans le circuit pénal. Pour contrer cela, nous avons besoin de nombreux projets très stimulants, comme celui des ateliers de théâtre proposés par la Compagnie, qui a apporté une ouverture européenne. C'était une occasion très intéressante pour nos jeunes de sortir de leur environnement, souvent fermé, et de se projeter dans une confrontation beaucoup plus ouverte. Nous espérons pouvoir renouveler et prolonger cette expérience.

En quoi nos ateliers ont élargi les horizons des jeunes ?

Nous pensons que dans certains milieux les jeunes ont besoin de stimulations culturelles car, selon notre expérience, les jeunes ne connaissent parfois même pas leur propre ville, ils ne sortent pas de leur propre quartier. Ils vivent beaucoup devant la télévision, surtout les jeunes filles, tandis que les jeunes garçons vivent dans la rue, dans les salles de jeu. L'école doit tenir ce rôle essentiel d'offrir aux jeunes des horizons culturels divers. Je pense que l'école devrait plutôt offrir aux jeunes quelque chose qui les aiderait à grandir, en les confrontant, comme dans le cas de vos ateliers, à des réalités culturelles diverses, une langue différente de la leur, l'exploration d' un langage non verbal... De cette manière, les enfants s'amusent et ont envie de rester à l'école et de s'y investir ; ils apprennent aussi l'existence d'une dimension culturelle différente de celle qu'ils fréquentent quotidiennement, dans la famille, dans la rue ou bien en regardant à la télévision ces spectacles vides de contenu.


Aider les jeunes à ouvrir leurs propres horizons culturels, c'est les rendre capables d'adopter une position critique et de faire des choix plus responsables, conscients, et non dictés par la mode par exemple. Si les jeunes sont habitués à une réflexion plus engagée d'un point de vue culturel, ils sauront réagir face à ces encouragements qui proviennent de la société, d'un certain type de société, qui peut les marginaliser et les faire tomber dans la criminalité, dès leur plus jeune âge.


Soumis par rédacteur le mar, 14/10/2008 - 16:19