Une société qui déambule

par | 24 Mai 2017 | pédagogie, progHQM, projet, recherche

” Victoria, il faut que tu viennes avec nous à la maison de retraite ce matin”.

A peine arrivée au travail, deux mots résonnent mal dans ma tête. Matin évidemment, un mot que j’assimile plus à mes cheveux en bataille, mon lit douillet et ma salive sur l’oreiller plûtot qu’un début de journée. Et Retraite. L’équation était vite réglée:
Matin+ Personnes agées = Mauvaise journée.
Evidemment, j’aime mes grands parents, mais pas ceux des autres.Là, vous vous dites sûrement “Mais quelle personne égoiste !”, attendez la suite (ça s’améliore). Il y avait un fossé entre nous; J’avais déjà essayé auparavant d’engager des conversations, sur des bancs, dans une file d’attente… sans grand résultat, nos avis divergeaient trop pour être échangés. C’était l’occasion de rompre la malédiction. Aujourd’hui, ça allait fonctionner,nous allions rire et nous entendre. C’est donc avec de nouvelles perspectives que nous nous sommes mis en route pour St Joseph, une maison de retraite à Vernaison.

Nous présentons l’Homme qui Marche devant plusieurs résidents de différentes maisons de retraite.J’ordonne à ma bouche de dessiner son plus beau sourire.Nous traversons un long couloir, à travers les cuisines. La répétition se passe bien, Armand immortalise sa matinée sur Snapchat, je n’arrive pas à savoir si c’est le bon moment ou non. Avec Giovanna, nous peaufinons les derniers détails: le placement des caméras et du public, les papiers de communication à distribuer, les photos à prendre…Les premières spectatrices arrivent. En chaise roulante, en déambulateur, avec ou sans canne, chacune à sa façon. Je commence à paniquer. “Qu’est ce que je vais bien pouvoir leur dire?”. Une d’elles s’assoit à coté de moi, je la regarde observer mon bras en silence. Son attention s’est portée sur mon tatouage. Mes vieux démons reviennent, j’imagine déjà très bien la situation qui va suivre ” Mais pourquoi vous avez fait ça? C’est pas joli! Vous allez le regretter! Moi à mon époque….”. Soudainement, elle me tire de mes pensées:

– C’est vraiment très beau ce que vous avez là
-Pardon?
– Votre tatouage, j’aime beaucoup.
-Oh…merci
– Vous allez le regretter?
-Non je ne crois pas.
-Vous avez bien raison.

Je lui renvoie son large sourire. Je suis abasourdie. Cette première rencontre est rassurante. Et si mon avis était faussé depuis le début…? La représentation se passe bien, beaucoup rient, plongées dans l’univers de l’Homme qui marche, d’autres un peu moins , une dort déjà . Derrière mon objectif, je scrute leurs réations, je zoom et dézoome sur leurs visages, j’aperçois de l’amusement, des questionnements, une envie de folie, un désir de danser, de la nostalgie…

La Compagnie travaille avec l’association LRI (Liberté du Résident en Institution) depuis quelques mois sur une variation de l’Homme qui marche…avec des personnes agées! La suite de la journée est organisée dans une autre pièce de la maison. Les plus motivées se réunissent, qu’importe leur rythme de marche, chacune pourra jouer, mais nous ne pouvons pas toutes les faire passer sur scène le jour J. Dynamiquement, Marie se lance. Accompagnée de Fréderic et Armand. Christiane Véricel la dirige. “Imaginez une route étroite, vous marchez seule, et là vous allez croiser Fred”. Marie s’exécute. Elle marche difficilement avec sa canne, je la sens perdue. Arrivée devant Fred, elle se retourne vers la metteur en scène. ” Et là je fais quoi?”, Fréderic devance la réponse de Christiane et improvise un dialogue. Armand prend place dans la scène, son rôle est de l’empêcher de passer. Marie se prend au jeu. Elle dégaine sa canne, la soulève et frappe Armand avec. Nous rions tous de bon coeur. Les auditions se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque femme est différente, avec sa propre appréhension du théâtre, du public, de la scène, de l’espace, de l’histoire et de son corps. Une d’elles s’inquiètent ” Mais avec le fauteuil ça ne va pas aller…”.Christiane la rassure immédiatement. Les ateliers- théatres dans les maisons de retraite sont mis en place aussi pour revaloriser le résident et favoriser leur ouverture aux autres. Après trois minutes en scène, une dame souhaite arrêter, elle est lassée par l’effort. Ce sont les aléas du projet particulier que nous vivons.

La journée se termine. Je ressors de ce lieu avec une émotion étrange, particulière. Au début de l’écriture de cet article, je m’étais promis d’ éviter une morale trop simpliste: ” Nos différences font nos forces, le rire et la gentillesse peuvent dépasser tout les préjugés!”… Mais je dois me rendre à l’évidence, si ces morales existent, c’est qu’elles ont un sens, aussi simples soient elles. La complexité n’est pas un gage de vérité.
Affaire à suivre….