— La démarche

Le théâtre joue, en quelque sorte, le rôle d’une loupe ou d’un microscope dans une expérience scientifique : il montre ce qu’on ne peut voir à l’œil nu. C’est une école de lucidité.

Philippe Meirieu, pédagogue, article paru dans la revue Cassandre n°93

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Reproduire, sur scène,
un petit bout de monde

Entretien avec Christiane Véricel,
par Manuel Piolat Soleymat, 2010

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Quel est l’élan qui vous a amenée, en 1983, à fonder la Compagnie Image Aiguë ?

Tout est parti d’une émotion. À l’époque, j’organisais des ateliers de théâtre, dans des quartiers d’immigrés de la banlieue de Saint-Etienne, avec des enfants et des adolescents venus de toutes sortes de pays. J’ai immédiatement été séduite par le mélange des couleurs, des cultures, des âges, des langues qui éclataient sous mes yeux. C’était comme si un petit bout de monde était rassemblé devant moi. Cette vision m’a beaucoup touchée, beaucoup émue. Pour la première fois, je réalisais que le théâtre pouvait être un moyen merveilleux de faire se rencontrer des personnes très différentes, de les amener à vivre et à créer ensemble. Devant tous ces enfants et adolescents, réunis sur scène, parfois pour la première fois, j’ai pris conscience que même si l’on ne parle pas la même langue, même si l’on n’a pas les mêmes racines, même si l’on n’a pas le même âge, on peut raconter ensemble une même histoire sur scène.

Depuis 25 ans, vous menez donc une démarche artistique visant à faire du théâtre un art d’ouverture et de confrontation…

C’est ça. Pour notre compagnie, mélanger des personnalités et des cultures différentes sur scène est une invitation à sortir de chez soi pour aller voir ce qui se passe ailleurs, ce qui se passe plus loin. C’est un appel à voyager par l’imaginaire, à poser un regard riche et positif sur l’autre, quel qu’il soit. Notre démarche artistique suppose de ne jamais rester dans le discours ou dans la théorie. Ce qui compte avant tout, c’est le mouvement, le jaillissement, le partage. Les rencontres et les échanges qui s’inventent à l’occasion de nos spectacles sont des expériences très concrètes, très vivantes, des expériences qui cherchent à mettre en valeur le vécu et les ressentis de chaque artiste prenant part à la représentation. Tous les jours, je me rends compte que la scène est un formidable catalyseur. Elle permet de tisser des liens, d’ouvrir nos yeux à la diversité du monde, à la complexité des mécanismes relationnels autour desquels s’organisent nos sociétés.

Les textes de vos spectacles ne sont jamais écrits à l’avance. Pouvez-vous nous parler de votre procédé de création ?

Nos textes ne peuvent pas être écrits à l’avance puisqu’ils sont dits dans les langues d’origine des interprètes. Nous procédons en plusieurs étapes. Tout d’abord, il faut préciser que les comédiens adultes présents sur scène sont des artistes professionnels faisant partie de notre compagnie. Quant aux enfants et aux adolescents, nous les rencontrons lors d’ateliers que nous organisons dans des quartiers populaires, en France ou ailleurs, sur la demande de festivals, de théâtres, d’institutions culturelles… Ces ateliers nous permettent tout d’abord de présenter notre démarche artistique, de rencontrer les participants puis de les former aux techniques théâtrales d’Image Aiguë.

Est-ce lors de cette étape que vous repérez les enfants qui vont, plus tard, faire partie de votre spectacle ?

Oui, mais il ne s’agit pas d’un choix à sens unique. Les ateliers permettent également aux enfants et aux adolescents de faire notre connaissance et, donc, de décider s’ils souhaitent aller plus loin avec nous. Cette première étape donne vraiment lieu à un repérage et un apprivoisement mutuels. Ensuite, lorsque l’équipe artistique est formée, je demande aux comédiens de travailler sur des bouts d’histoires très simples, qui portent sur l’actualité ou sur des situations que tout le monde connaît. J’ai appris, en allant à la rencontre de cultures très différentes, à inventer des histoires universelles, des histoires dans lesquelles des individus venus de divers horizons peuvent s’impliquer de façon personnelle, intime, quasi immédiate. Je m’inspire alors de ce qui prend corps sous mes yeux pour commencer à inventer des personnages, à construire la trame du spectacle.

Au final, votre imaginaire de metteure en scène prend-il le pas sur celui des comédiens ?

Non, il s’agit vraiment d’une circulation permanente entre tous nos imaginaires. Il est primordial que l’identité et les envies de chacun s’expriment pour enrichir le théâtre. Si une situation me semble résonner spécialement dans la tête d’un comédien, je décide de la creuser plus qu’une autre, de m’appuyer sur cet écho particulier. Chaque membre du groupe est tour à tour interprète et spectateur, ce qui donne lieu à des échanges extrêmement riches. Ensuite, mon rôle de metteure en scène est bien sûr de veiller à ce que les histoires et les personnages que nous inventons ensemble restent toujours lisibles, toujours compréhensibles pour le public. Les spectateurs ne doivent jamais se sentir exclus de ce qui se passe sur scène.

Une fois ces premiers travaux de recherche effectués, quelle direction prenez-vous ?

Je commence alors une période de travail plus solitaire, qui revient à établir des correspondances entre ce qu’expriment les comédiens et ce que j’ai moi-même, en tant qu’artiste, envie de dire sur le monde, sur notre époque. Je nourris donc ce qui se déroule sur scène de mes réflexions, de mon regard, de mes propres sensations. Je cadre, je recentre, je travaille sur les énergies et les états intérieurs des artistes pour faire en sorte que le spectacle que nous sommes en train de créer soit « répétable ». Il me paraît d’ailleurs important de continuer de le faire évoluer tout au long des représentations. Ceci pour conserver le caractère d’authenticité des personnages, des émotions. Il faut que le spectacle reste vivant, que le plaisir du théâtre soit toujours présent.

Avez-vous le sentiment de travailler à un théâtre militant, qui rejoindrait l’idée d’un théâtre populaire ?

Notre compagnie s’inscrit totalement dans cette double voie qui, en fait, n’en forme qu’une : un théâtre militant et populaire. Les moments que nous partageons avec les habitants des quartiers dans lesquels nous intervenons ont aussi pour but d’essayer de changer les à priori qui mettent ces personnes à distance du théâtre et de la culture institutionnelle en général, d’essayer de leur donner envie de continuer à fréquenter des lieux d’expressions artistiques après notre départ. La multiplicité linguistique de nos spectacles vise ainsi à établir un nouveau rapport entre le public et ce qui se passe sur scène. Car, ce que racontent les comédiens se transmet évidemment par d’autres moyens que les mots. Les intonations des voix, les expressions des visages, des corps, la façon de bouger et d’interagir, les émotions qui surgissent… : tout cela forme un autre langage scénique devant lequel tout le monde est à égalité.

Quelles thématiques ce langage éclaire-t-il ?

D’une certaine manière, tous mes spectacles cherchent à mettre en lumière la diðculté et le plaisir de vivre ensemble lorsqu’on est différent, lorsqu’on ne par le pas la même langue, lorsqu’on ne possède pas la même culture. Les images et les sensations qui se déclinent touchent souvent à l’humour, à la violence, à la poésie. Ce qui me passionne, c’est de composer une micro-société, de montrer au public comment s’exercent les liens et les relations entre toutes les personnalités présentes sur scène. Ceci en évitant de tomber dans toute forme de didactisme.

Le jeu est à la fois essentiel et naturel pour un enfant: essentiel parce que l’activité de jouer est ce qui leur permet en même temps de s’exprimer et de « lier un monde ».

— “L’enfant porte un univers en lui” entretien avec Pierre Salesne, psychanalyste

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Une mise en scène de la vie, des difficultés à accepter les différences de l’autre. Cela évoque les difficultés de communications dans l’espèce humaine, entre les générations puisque vous avez le mérite de faire cohabiter des enfants et des adultes, mais aussi entre les ethnies, les pays, les nationalités. Cela me paraît absolument essentiel

Entretien avec Dominique Ginet, psychologue

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